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En proie à de fréquents épisodes d’insomnie depuis des années, je cherche souvent la voie du sommeil via les émissions de lignes ouvertes nocturnes . Vous savez ces émissions où un animateur bavard s’efforce d’entretenir un semblant de conversation avec les auditeurs insomniaques qui l’appelle pour se plaindre du prix de l’essence, du destin malheureux d’une ancienne idole ou encore des dernières décisions controversées des instances politiques en place.


Stars d’une nuit

Il arrive à l’occasion, à force de fréquenter ces émissions nocturnes comme un ivrogne s’attache au petit bar du coin de tomber sur des témoignages poignants qui ont le potentiel de lancer une lumière nouvelle sur vos convictions, de remettre en question ce que vous considériez normal, acceptable ou allant de soi.

Le micro étant offert à quiconque a le courage de repousser les ondes du sommeil assez longtemps pour se faire entendre : ces tribunes de fin de soirée attirent autant les apprentis philosophes que les racistes démagogues et les nostalgiques d’autrefois… c’est justement à cette catégorie plus particulière qu’appartenait Thérèse de Verdun.

La voix hésitante, le souffle court, elle annonçait faiblement et docilement son nom et ses coordonnées à un animateur semblant déjà vouloir la renvoyer dans la solitude de la chambre qu’elle occupait depuis «presque 2 ans» dans un centre du troisième âge dont elle peinait à se souvenir du nom et qui m’a déjà échappé moins de 24 heures plus tard. J’avoue moi-même avoir laissé transparaître un soupir dans l’anonymat de l’habitacle de ma voiture en entendant la voix crispée et hésitante de cette octogénaire veuve depuis plusieurs années. Elle voulait parler d’une de ses idoles de jeunesse qui venait de livrer son dernier souffle quelque part dans la métropole, dans un hôpital probablement trop chargé pour avoir même réalisé qu’une étoile d’antan venait de perdre ce qui lui restait d’éclat… aussi brillant eût-il jadis été !

Thérèse de Verdun

Normalement, j’aurais rapidement tapé le bouton de changement de fréquence pour me réfugier dans la monotonie parfois trop encombrante des choix musicaux de fin de soirée, mais quelque chose dans le témoignage de Thérèse de Verdun me raccrochait à son discours, m’empêchait de la quitter alors que bon nombre d’autres auditeurs avaient probablement déjà migré vers d’autres postes… à mesure qu’elle déballait  son sac, une lueur, un mélange confus de joie, de nostalgie, de fierté et de libération teintait le débit de cette vieille femme qui prenait lentement mais surement ses aises au micro de l’animateur qui semblait de plus en plus impatient de passer à un autre appel…

C’est qu’on était maintenant bien loin de la mort de l’étoile déchue, Thérèse nous parlait maintenant de sa jeunesse passée dans les campagnes à bucher du bois avec ses oncles et à courtiser timidement les jeunes garçons de son village. Elle nous parlait de la première fois qu’elle avait embrassée l’amour de sa vie, son Raymond derrière la grange de sa tante Yvette. Elle nous parlait de la première fois, «sa» première fois dans le sous-sol de son Raymond, alors que le restant de la famille était partie à la messe de Minuit en l’honneur de Noël 69, ou était-ce 70, peut-être même 72 !

J’imaginais maintenant très bien Thérèse de Verdun dans la froide et glaciale solitude de sa chambre en train de revivre ces souvenirs si chers en les détaillant de manière trop prononcée à un animateur qui avait maintenant peine à contenir son agacement…  frôlant l’impolitesse, il tentait d’interrompre notre octogénaire dans l’intention de la museler et de pouvoir reprendre le contrôle de son émission, dans le but d’arracher de force le micro à cette vieille femme qui se l’était visiblement approprié !

Mais Thérèse continuait de plus belle, son premier logement mal chauffé à Laureville , son arrivée dans la «grande ville». Sa première fausse couche, la mort de son fils ainé, le licenciement de son mari, les banques alimentaires, les années de vache maigre, tout y passait et avec le plus de détails possible… je me surpris à penser que cette avalanche de souvenirs, c’est tout ce qui restait de plus cher à Thérèse de Verdun, que la seule chose qui fasse qu’elle ne se soit pas déjà jetée par la fenêtre en embrassant le trottoir d’une ville, d’un monde auquel elle n’appartenait plus depuis longtemps, c’était cette tonne de souvenirs qui la poussait à s’accrocher à la vie que chacun de ces petits moments, de ces petites épreuves avait contribué à façonner.

Je me mis à penser que Thérèse était l’incarnation parfaite de cette injustice à laquelle nous sommes tous et toutes assujettis… la vieillesse, ce moment où soudainement, on arrête de vivre dans nos espoirs, dans nos rêves dans nos projets futurs pour aller se réfugier dans nos succès, dans nos échecs passés… ce moment où l’on passe davantage de temps à se remémorer les moments qui nous ont marqués afin de s’assurer de les revivre une dernière fois, de ressentir encore une fois l’exaltation de tel jour et le sentiment de tel évènement avant que la mémoire ne nous fasse défaut et nous pousse immanquablement dans les limbes de l’oubli.

Parce que même si les jambes de Thérèse, même si sa remarquable agilité dans la cuisine et son légendaire sens de l’humour ont peu à peu disparu en la laissant aussi dégarnie qu’un arbre s’accrochant à ses dernières feuilles un soir glacial de décembre :  ses souvenirs, seront les derniers à rendre l’âme. Elle pourra jusqu’à la dernière minute, jusqu’au dernier instant permis par sa faculté mémorielle ressentir les papillons qui l’avaient travaillée avant de donner le premier baiser à l’amour de sa vie, son Raymond.

La mémoire est véritablement ce qui conserve les vieillards comme Thérèse en vie. Une fois les jours heureux oublié pour toujours, tout ce qui reste à ces laissés pour compte du destin, c’est la monotonie du quotidien et c’est alors qu’ils se laissent lentement aller jusqu’à ce que la mort physique rejoigne la mort de ce qu’ils étaient, de ce qu’ils ont jadis été. Je me souviens encore des regards vides que je croisais lorsque j’allais visiter mon arrière grand-mère au centre de personnes âgées, je me souviens de regards vides, éteints et faibles qui me regardaient en se demandant si j’étais leur petite-fille, leur filleule ou si j’étais seulement une inconnue venue visiter un autre résident. Et je me souviens de l’infirmière qui vantait les doyens de l’établissement.

C’est ce jour-là que j’ai réalisé qu’on ne mourrait pas toujours en même temps que notre charpente physique, que la mort peut nous frapper bien avant en attaquant nos souvenirs et notre fonctionnement neurologique et physique. Le témoignage de Thérèse de Verdun m’a rappelé ce constat, triste, mais réel. Le temps que j’émerge de la réflexion enclenchée par le discours de cette vieille femme, l’animateur l’avait déjà reléguée aux oubliettes en profitant d’une pause dans le débit de son témoignage pour la remercier et passer à un autre appel.

Je ne saurai jamais qui était vraiment Thérèse de Verdun. Cette nuit-là, le sommeil fut encore plus difficile à trouver. Je voudrais cependant remercier Thérèse de Verdun pour avoir ouvert les yeux d’une jeune femme croyant encore naïvement que les jours de bonheur et que la fougue jeunesse sont éternels …

Merci !

J’aime écrire sur des péripéties qui me font réfléchir, si vous aimez ce genre de texte, pourquoi ne pas lire un témoignage sur mes meilleurs souvenirs d’Halloween.

À la recherche d’une histoire un peu plus effrayante ? Osez lire notre nouvelle sur une jeune femme hantée par une ombre mystérieuse ou encore notre voyage en première classe vers l’esprit détraqué d’un psychopathe, à ne surtout pas lire en pleine nuit !