Escorte à Genève

Cette histoire, je ne l’ai jamais racontée à personne !

Avec la maladie qui me dérobe de mes mémoires un peu plus chaque jour, je tiens cependant à la coucher sur papier avant qu’elle ne sombre à jamais dans les oubliettes de mon esprit torturé.

C’était il y a très longtemps, au tournant des années 70, nous vivions jadis dans une époque bien différente, j’étais d’ailleurs une femme bien différente que celle que je suis aujourd’hui devenue.

Je travaillais à l’époque pour une agence de luxe à Genève. J’ai bien évidemment plusieurs souvenirs des nombreuses soirées passées à accompagner les hommes les plus influents de la Suisse et d’ailleurs.

Mais cette histoire, celle que je m’apprête à vous raconter, c’est celle qui m’a le plus marquée !

C’était soir de pleine lune, et une brume imposante régnait dans les rues de Genève. Ma matrone m’annonça qu’un homme s’était informé de mes disponibilités et m’offrait une jolie somme pour l’accompagner dans un bal masqué qui devait se tenir rue du Rhône au tournant de la nuit.

J’acceptai son invitation et une heure plus tard, je montais dans son imposante berline noire.

Une fois à l’intérieur, l’homme me passa un sac de toile contenant une robe d’époque et un masque de l’ère victorienne et m’annonçait qu’à partir du moment où j’allais sortir de la voiture, je ne devais prononcer aucun mot et ne répondre à aucune question qui me serait posée.

Un frisson parcourra mon échine quand je réalisai que la sombre voiture s’engageait dans l’allée de l’imposante demeure du gangster local : Jakob « Le Beau » Kritschfeld.

En m’intimant une seconde fois de garder le silence le plus complet, il m’ouvrit cavalièrement la porte et c’est à son bras que je franchis le porche du criminel le plus connu du monde interlope genevois.

Une fois à l’Intérieur, je reconnus une foule de visages : de celui du maire de l’époque à celui d’un des ministres les plus importants du gouvernement.

Au fond de la salle, confortablement installé autour d’une table, je vis le visage rempli de cicatrices de Kritschfeld qui s’esclaffait devant les propos d’un des hommes les plus baraqués que je n’aie jamais vus.

Tentant de me fondre dans le décor, je sentis que mon cavalier semblait vouloir m’entraîner vers la table de notre hôte et sans savoir pourquoi, je luis fit confiance.

Après avoir serré quelques mains, mon compagnon se mit à exiger qu’on lui remette le paquet qu’il était venu chercher de la part d’un certain Koslikov.

Au début méfiant, Jakob Kritschfeld sembla se détendre lorsque mon partenaire prononça le nom de Valeria, la sœur cadette du Koslikov en question.

Après avoir fait signe à un des hommes assis à ses côtés d’aller chercher le paquet, Kritschfeld fixa son regard sur moi et il me sembla bien que chaque nerf de mon corps s’agitât sous l’œil voyeur de ce criminel notoire.

D’une voix brusque et caverneuse, il m’offrit un verre de vin et sembla me déshabiller du regard en attendant que je le gracie d’une réponse. Me souvenant des directives insistantes de l’homme qui me tenait désormais par la taille, je gardai le silence total et détachai mon regard de celui du célèbre gangster.

Préférant ignorer mon désintérêt, Kritschfeld se tourna vers un autre homme qui semblait vouloir lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Profitant de cette distraction, mon cavalier m’éloigna lentement de la table d’honneur en me guidant d’un pas nonchalant vers la porte de sortie.

Avant de franchir le pas de la porte, j’eus le temps de remarquer que Kritschfeld continuait à bavarder sans remarquer que nous nous étions défilés avec le précieux et mystérieux paquet.

***

Après s’être éloigné de la sinistre demeure, l’homme sembla desserrer sa poigne sur le volant et me glissa une enveloppe bien garnie en me remerciant d’avoir suivi ses directives. Avant que je n’aie eu le temps de lui poser les mille questions qui me brulaient les lèvres, il me déposait devant l’immeuble qui abritait mon agence et repartait en me laissant seule dans l’imposante brume nocturne.

***

2 ou 3 jours plus tard, nous apprenions dans les journaux que la tête dirigeante du crime organisé genevois Jakob Kritschfeld avait été placé en état d’arrestation suite au dépôt d’accusation de trafic de substance prohibée.

Cette nouvelle avait-elle un quelconque rapport avec le mystérieux individu qui m’avait initié aux grandes soirées données par le criminel notoire ?

Je ne le saurai jamais, mais encore aujourd’hui, je me demande si l’homme qui avait retenu ce soir-là mes services d’accompagnement faisait partie des forces de l’ordre ou d’une organisation rivale qui visait la chute de celui qui avait régné des années durant sur le monde interlope genevois.

Étrange histoire, très étrange !